DISCOURS DE MME LAURENCE ROSSIGNOL - Ministre française des Familles, de l’Enfance et des droits des Femmes

Réception à la résidence de France (à Niamey, lundi 13 février 2017)

Madame la ministre de la Population,
Madame la ministre de la Promotion de la Femme et de la Protection de l’Enfant,
Madame la directrice adjointe du cabinet du Premier ministre,
Mesdames et messieurs les chefs de mission diplomatique,
Mesdames et messieurs les représentants-résidents des organisations internationales,
Mesdames et messieurs les chefs de service de coopération bilatérale,
Mesdames et messieurs les responsables d’organisations non gouvernementales,
Mesdames et messieurs les représentants de la société civile et du secteur privé,
Monsieur l’ambassadeur de France,
Mesdames et messieurs, chers invités,

Je tiens à vous remercier chaleureusement pour l’accueil que vous avez réservé à notre délégation tout au long de nos visites, qui témoigne une fois encore de la profonde amitié qui unit nos deux pays. J’ai été ravie de rencontrer des femmes et des hommes politiques, des acteurs et actrices de terrain au sein d’ONGs ou de centres de santé, des jeunes leaders et des entrepreneurs talentueux, des bailleurs et des représentants d’organisations internationales, toutes et tous engagés dans une véritable démarche de progrès pour le Niger et ses habitants. Parmi vous, je n’ai pu que ressentir la fierté à laquelle Hamani Diori, l’un des pères fondateurs de la francophonie et de l’indépendance, faisait référence en 1960 : il s’agit bien d’une fierté qui, je le cite « plonge ses racines dans la dignité sacrée de la personne humaine, dans son besoin de liberté, dans son désir de paix et de fraternité ».

Constat : un pays à la fois vulnérable et volontariste dans ses efforts de développement

Au cours de nos nombreuses visites et rencontres, j’ai beaucoup écouté, et j’ai pu observer et comprendre que le Niger se trouve à un moment crucial de son histoire et de son développement. Les défis qu’affronte le Niger sont majeurs. Je voudrais ici synthétiser rapidement le constat qui m’a été dressé par les différentes personnes que j’ai rencontrées, et dont je reprendrai en grande partie les mots, pour ne pas coller une grille de lecture basée purement sur des indicateurs de développement auxquels il est d’usage de recourir pour analyser la situation d’un pays, mais qui manque parfois d’en capter l’essence. Il m’a été dit que le rythme d’accroissement de la population est tel qu’il ampute la croissance économique, pourtant soutenue. L’instabilité du cours des matières premières et les aléas climatiques rendent l’économie vulnérable. La sécurité demeure une préoccupation centrale, notamment les opérations de lutte contre le terrorisme dans la région de Diffa, la situation préoccupante en Libye, l’endiguement du conflit malien, et la gestion des flux migratoires.

La consolidation de la gouvernance et de l’Etat de droit est un processus inachevé du fait de la persistance du droit coutumier. La pauvreté, si elle a diminué en proportion, en passant de 61 % à 45 % de la population sous le seuil de pauvreté, a augmenté en valeur, avec plus de 2 millions de pauvres en cinq ans. L’accès au financement et à une main d’œuvre qualifiée reste difficile pour quiconque souhaiterait se lancer dans une entreprise. La situation des finances publiques demeure fragile. L’accès au foncier peut s’avérer problématique, en particulier pour les femmes. 500.000 enfants n’ont pas accès à l’école, 3 femmes sur 4 sont mariées avant 16 ans.

Mais ce sombre tableau ne doit pas cacher la volonté politique des autorités nigériennes pour s’engager dans un scénario de rupture, que je tiens ici à saluer. La stratégie du gouvernement en faveur du développement durable et de la croissance à horizon 2035 vise précisément à créer des conditions favorables à la réduction de la croissance démographique, au développement du capital humain et à la réforme des institutions publiques. Il a clairement été affiché dans le programme du président Issoufou l’objectif de ralentir la croissance démographique à l’horizon 2020. Je tiens à réaffirmer le soutien plein et entier de la France à cette démarche à la fois ambitieuse et courageuse, car toute rupture, en politique, nécessite un véritable courage réformateur.

Transition démographique : le besoin d’agir sur les causes profondes

En tant que ministre française chargée des Familles, de l’Enfance et des droits des femmes, je souhaiterais m’attarder sur l’un des enjeux les plus aigus du Niger, je pense bien évidemment à l’enjeu de la transition démographique dont nous avons pu discuter très librement ensemble, et je vous remercie pour ces échanges riches et intéressants. Je voudrais exprimer ici l’engagement de la France à demeurer à vos côtés dans cet effort.

Lors de nos discussions, j’ai tenu à vous interroger sur les solutions que vous voyiez, à vos niveaux respectifs, politiques et sociétaux, pour améliorer la situation démographique du pays, en lien avec les droits des femmes. Je vais vous en livrer ici mon interprétation : vous avez toutes les cartes en main pour agir sur les causes profondes de la situation démographique du Niger.

D’abord, parce que la vulnérabilité économique est analysée comme un facteur bloquant fondamental de la transition démographique. Si les solidarités qui se tissent au sein de la communauté empêchent la famine, l’insécurité climatique, géopolitique et financière du pays entravent la possibilité d’une sortie de la pauvreté. L’accès à des infrastructures d’eau et d’assainissement et à l’électricité constitue un préalable matériel déterminant pour construire l’avenir. La priorité donnée à la sécurité du pays, est certes nécessaire et compréhensible, mais elle ne doit pas se faire au détriment de l’éducation et de la santé publique, facteurs clés du développement et je crois que cela est bien compris. Cela a été dit dans plusieurs des conversations que j’ai pu avoir avec de jeunes leaders et entrepreneurs : l’indépendance économique des femmes et la production d’une activité génératrice de revenus sont des conditions essentielles pour parvenir à une transition démographique soutenable.

Une autre piste est à suivre pour atteindre cet objectif, et cela a été très clair dans nos conversations : il faut mener un travail de conviction qui se fonde sur une compréhension de la philosophie anthropologique de la société nigérienne. Le changement de mentalité est un défi qui ne peut être affronté que grâce à une analyse des ressorts psychologiques et culturels profonds qui animent la population. J’ai pu comprendre que de nombreux nigériens et nigériennes, surtout dans les milieux ruraux et faiblement alphabétisés, étaient attachés à une idéologie nataliste forte, selon laquelle les enfants font la richesse de la famille, et seraient « nourris par Dieu ». La démographie serait un sujet qui échappe au politique, et qui trouverait ses racines dans la tradition, le droit coutumier, l’islam. Une certaine pression à la polygamie s’exerce sur les hommes, et les femmes en subissent les conséquences, car la polygamie altère leur capacité à s’affirmer dans un rapport égalitaire à leur mari. Face à ces croyances profondément ancrées, la solution semble moins de plaquer un discours sur la planification familiale, que d’entrer en résonnance avec l’anthropologie des individus. Un travail de plaidoyer doit donc être mené, mais en passant par des argumentaires qui se reposent sur un Islam progressiste selon lequel le contrôle des naissances est autorisé et non contradictoire avec la religion, comme les exemples des pays arabes et musulmans le montrent. Un autre argument de nature à convaincre est celui de la responsabilisation des parents : faire des enfants implique de pouvoir les nourrir, les éduquer, les habiller convenablement, c’est pourquoi il ne faut pas en avoir 8 ou 10, ce qui semble être la norme, mais plutôt 2 à 4, un souhait qui a d’ailleurs été exprimé par certaines jeunes entrepreneurs que j’ai pu rencontrer. L’approche par la santé des mères peut également emporter l’adhésion : la mortalité maternelle est la plupart du temps liée à un trop faible espacement des naissances, à des grossesses précoces, et à des accouchements non sécurisés et non médicalisés.

Ce changement de mentalité profond passe par deux canaux fondamentaux, qui sont, je le crois, identiques en France et au Niger : l’éducation et la mobilisation de la société. L’éducation d’une part, c’est celle des jeunes filles, qui, plus elles mènent loin leurs études, seront en mesure de s’autonomiser, de s’insérer dans la vie économique productive, de se défaire des contraintes liées à la coutume et d’espacer les naissances. C’est pourquoi j’encourage le gouvernement à se ressaisir du projet de loi sur la scolarisation des jeunes filles. Augmenter l’âge du mariage et favoriser la scolarisation des filles sont des conditions centrales pour lutter contre les mariages et les grossesses précoces. Mais l’éducation, c’est aussi celle de toutes les jeunes générations, car l’analphabétisme demeure souvent le terreau des pratiques natalistes ou de comportements à risque. La France, si les problématiques de développement ne sont pas les mêmes, doit également faire face à certaines croyances sexistes profondément ancrées sur lesquelles des inégalités socio-économiques se sont formées. Je considère qu’en France aussi, l’éducation est la clé pour l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes, dans tous les domaines de la société, l’école, le travail, la famille.

De manière plus générale, c’est toute la société qu’il faut sensibiliser et mobiliser, et notamment les garçons et les hommes, qu’il s’agisse des oulémas, des chefs traditionnels, des imams, des hommes de culture, ou des journalistes. Les écoles des maris constituent ainsi une initiative à saluer pour impliquer les hommes dans la transition démographique et l’autonomisation des femmes. Le gouvernement a un véritable rôle à jouer pour influencer ces relais d’opinion. La société civile a aussi toute sa place dans cette démarche, et je pense par exemple à la sociologie populaire menée par Aïcha Macky, qui a réalisé des films documentaires d’éducation sexuelle. En France, j’ai mené un plan d’action et de mobilisation contre le sexisme, en lien avec les associations féministes et les forces vives de la société, pour favoriser une prise de conscience collective et un changement de mentalité.

Je crois que ce n’est que par ce changement profond de logiciel mental qu’il sera possible d’accroître la demande de la population en planification familiale et en méthodes modernes de contraception.

Mais si l’action sur la demande est essentielle, l’action sur l’offre de soins de santé sexuelle et reproductive ne l’est pas moins. C’est le rôle de l’Etat, avec le soutien des bailleurs, de garantir un accès à des médicaments contraceptifs de qualité et abordables, à un approvisionnement constant et fiable, à des dispensaires sur tout le territoire où les accouchements sont sûrs et la prévention des grossesses non désirée assurée. Il revient également aux autorités de promouvoir une approche intégrée du continuum des soins en matière de santé sexuelle, reproductive, néonatale et infantile, avant la grossesse, jusqu’à l’accouchement, la prévention et le traitement des infections sexuellement transmissibles (dont le VIH), et le renforcement du système de santé.

L’appui de la France aux efforts de transition démographique et d’autonomisation des femmes

Face à ces défis qui sont les vôtres, soyez assurés que la France demeure à vos côtés, pour favoriser l’intégration de l’enjeu démographique dans vos politiques publiques. J’ai noté que le programme Renaissance II du président Issoufou réitère l’engagement de l’Etat de créer les conditions de la transition démographique. J’ai aussi pris connaissance de votre souhait de promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes en intégrant la question du genre dans l’ensemble des projets conduits entre la France et le Niger. Ces sujets ne sont plus tabous grâce à cet engagement. Je m’en réjouis.

Vous pouvez compter sur notre appui dans ces démarches ambitieuses. La France reste engagée au sein du Partenariat de Ouagadougou pour la planification familiale en Afrique de l’Ouest. Grâce à la mobilisation des 9 gouvernements d’Afrique de l’Ouest et des partenaires techniques et financiers, l’objectif de permettre à un million de femmes supplémentaires d’accéder à la contraception moderne durant la période 2011-2015 a été dépassé. L’objectif est à présent de permettre à plus de deux millions de femmes supplémentaires d’accéder à la contraception moderne d’ici 2020.

Je me félicite par ailleurs de l’apport du fonds français Muskoka, qui a versé près de 8 M€ au Niger entre 2012 et 2016. La France a demandé aux agences internationales de flécher 30 % des fonds alloués par ce fonds à la santé reproductive des adolescents et des jeunes, ce qui inscrira le projet dans la stratégie nationale de réduction de la croissance démographique du Niger.

Comme nous l’avons annoncé aux autorités nigériennes lorsque nous les avons rencontrées, la France va renouveler son engagement dans le fonds Muskoka, à travers un engagement de 10 M€ pour les 8 pays ciblés par ce fonds en 2017. Cela permettra l’achat et la distribution de méthodes contraceptives de longue durée, la formation de personnels de santé en matière de santé sexuelle et reproductive et le financement d’un programme de lutte contre le mariage des enfants.

En outre, une aide exceptionnelle de 1 M€ va être attribuée à la zone sahélienne (Tchad – Niger) via le fonds des Nations unies pour la population pour des programmes de planification familiale.

Par ailleurs, l’Agence française de développement (AFD) participe au Fonds commun Santé, qui vient en appui à la stratégie nationale de santé du Niger. L’un des axes prioritaires de ce programme d’une enveloppe de 13 M€ est la santé reproductive, maternelle, néonatale et infantile. Enfin, l’AFD a mené une première mission exploratoire en janvier 2017 afin de préparer un éventuel appui aux politiques de Genre, Population et développement du pays.

Je voudrais terminer mon propos par une conviction profonde que je veux partager avec vous : à mes yeux, la transition démographique ne pourra être réussie que si elle repose dans le même temps sur la promotion des droits des femmes et de leur autonomisation. Je salue la signature de la Convention pour l’élimination de toutes les formes de violences faites aux femmes, qui est un premier pas vers une levée des réserves, permettant de donner tout son sens à cette convention. L’introduction du mécanisme de quotas de femmes doit également être remarquée. Mais si des quotas de femmes existent, 10 % à 15 % dans les postes électifs, et 25 % dans les postes à nomination, je ne peux que vous inciter à passer à des quotas supérieurs à 40 % ou 50 %, car c’est à cette condition que les femmes peuvent véritablement avoir droit au chapitre et faire valoir une prise de décision égale dans les affaires politiques et économiques. Etant moi-même un produit des quotas, je n’ai aucun mal à promouvoir l’idée - qui se vérifie en pratique - selon laquelle la parité est une étape indispensable à l’égale participation des femmes et des hommes à la vie de leur pays.

Encore une fois, je crois sincèrement que vous avez toutes les cartes en main pour réussir la transition démographique de votre pays à long terme, malgré les difficultés immenses auxquelles le pays fait face. Les personnes que j’ai eues la chance de rencontrer, autorités politiques et acteurs de la société civile, me permettent de croire que des forces vives et inspirantes sont bel et bien présentes et engagées dans l’avenir du Niger. Je vous remercie.

Dernière modification : 20/02/2017

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